Les difficultés de prononciation de locuteurs germanophones d'Allemagne au cours de l'apprentissage du français. / Première partie /

 

 

   

Les difficultés de prononciation de locuteurs germanophones d’Allemagne au cours de l’apprentissage du français.

 

 

Dossier réalisé par Emilie Thieuw.

 

 

Dossier de recherche de Master 1 FLE

Professeur : F. Lesage

Université de Dijon - 2005/2006 

   

 
SOMMAIRE

 

1. Introduction

 

 

 

2. Les apprenants de F.L.E.

 

2.1. Qui sont-ils ?

 

2.2. Pourquoi apprennent-ils le F.L.E. ?

 

2.3. Qu’est-ce qui différencie la langue des apprenants de la langue française ?

 

 

 

3. Identification des problèmes 

 

3.1. Conditions d’enregistrement

 

3.2. Les voyelles : le [B] muet  et les nasales

 

3.3. Les consonnes : [F] / [Y] / [s] / [v]

 

3.4. Problème prosodique : les liaisons

 

 

 

4. Proposition d’activités pour corriger la prononciation.

 

4.1. Privilégier l’oral au début de l’apprentissage

 

4.2. Les nasales

 

4.3. Les textes poétiques en clase de F.L.E. : un atout aussi bien pour les apprenants avancés que pour les débutant

 

 

 

5. Conclusion

 

 

 

6. Documents annexes

 

6.1. Texte proposé en lecture

 

6.2. Transcription des productions spontanées

 

6.3. Transcription du texte lu

 

6.4. Bibliographie et webographie

 

 

Remarque : Pour une lecture numérique du dossier il est nécessaire de disposer de la police IPA Chambers






 

1. Introduction

 

Depuis les années 1960, les relations franco-allemandes se sont intensifiées, aussi bien sur le plan politique que sur le plan économique ou sur le plan culturel. On parle d’ailleurs aujourd’hui souvent du « couple franco-allemand » sur la scène politique européenne et internationale. Pourtant, il semble que ce mouvement se fasse plutôt dans le sens Allemagne-France que dans le sens inverse, comme le souligne le sociologue Andreas Rittau : « Les Allemands sont francophiles et s’intéressent à la France, l’inverse n’est pas vrai. Treize millions d’Allemands viennent chaque année visiter la France, un million de Français seulement rendent la courtoisie. »[1]. Pourtant, de moins en moins de gens apprennent le français en Allemagne. Pourquoi ? La suprématie de l’anglais dans le système éducatif allemand n’est pas la seule en cause. Avant, le français était surtout étudié comme langue de la littérature ; au programme, on lisait Molière, Racine, Balzac, Zola, Maupassant… et dans cet apprentissage, l’oral ne trouvait qu’une place infime limitée à la lecture. L’important était de comprendre le texte et de pouvoir l’analyser. Aujourd’hui, l’accent est placé sur la communication et qu’à cela ne vous déplaise, mais ce n’est ni la langue de Molière ni celle de Balzac qui permet aux étrangers de négocier dans le domaine immobilier, d’effectuer des transactions boursières, de passer des vacances sur les plages de la Côte d’Azur ou de visiter la capitale !

 

Lorsque l’on pose aux apprenants de F.L.E. ou aux non-apprenants de F.L.E. la question « Qu’est-ce qui est difficile dans le français ? », les réponses reçues sont : « Parler », « C’est une langue dure ». Des élèves m’ont même dit après deux heures de cours de conversation avoir « mal à la mâchoire » ! Les obstacles à une prononciation plus ou moins correcte sont nombreux et ralentissent la progression des apprenants germanophones. Quels sont plus précisément leurs difficultés dan l’apprentissage du F.L.E. pour dépasser ces obstacles phonétiques ? C’est ce que je vais tenter de montrer après avoir présenté les sujets qui m’ont permis de constituer le corpus de ce dossier, ainsi que les conditions dans lesquelles ce corpus a été réalisé.


2. Les apprenants de F.L.E. allemands

 

2.1. Qui sont-ils ?

Le français est enseigné comme seconde langue vivante, la première langue vivante étrangère enseignée en Allemagne étant obligatoirement l’anglais. Les élèves ont donc la possibilité de l’apprendre à partir de la classe 6 (soit à partir de 11 ans) ou de la classe 8 (soit à partir de 13 ans) à condition qu’ils se trouvent dans une Realschule[2] ou un Gymnasium Erste Stufe[3] (dans certains länder, il est également possible d’apprendre le français en école primaire). Les élèves allemands des classes de français apprennent cette langue à raison de quatre heures par semaine obligatoire, et il peut leur être proposé un cours supplémentaire facultatif de deux heures sous forme ludique (théâtre, cuisine, arts… ou en tant que préparation à un concours (comme un cours de préparation au DELF par exemple).

 

2.2. Pourquoi apprennent-ils le F.L.E. ?

En Allemagne, l’organisation des études est quelque peu différente du système français. Ainsi, l’apprentissage d’une seconde langue vivante n’est obligatoire que pour les élèves qui prétendent entrer au Gymnasium Sekundar Stufe[4] après la classe 10. Les élèves qui apprennent donc le français pensent s’engager dans des études à orientations littéraire, scientifique ou économique, et à long terme entrer à l’université ou dans une grande école de formation. Les élèves des classes de F.L.E. sont donc en général très motivés parce qu’ils savent que sans de bons résultats dans cette matière, il leur sera impossible de poursuivre les études qu’ils souhaitent.

2.3. Qu’est-ce qui différencie la langue des apprenants de la langue française ?

L’allemand est une langue germanique occidentale et se différencie du français sur les points suivants :

 

2.3.1. Les voyelles

®    On remarquera tout d’abord que les voyelles en langue allemande possèdent, comme dans la plupart des langues germaniques, une longueur (la voyelle peut être longue ou brève). L’alphabet allemand ne possède pas de signe graphique pour indiquer la longueur ou la brièveté (contrairement par exemple au néerlandais qui dédouble à l’écrit la voyelle longue, par exemple dans « Taal » qui signifie « langue » ou « Kantoor » pour « bureau »). Son signe phonétique est [ : ] écrit après la voyelle allongée ([i:] / [e:] / [D:] / [a:] / [o:] / [V:] / [u:] / [y:]).

Lorsque les voyelles [e] / [i] / [o] [u] / [y] / [V] sont employées sans longueur, il s’agit en général d’emprunt, notamment à la langue française (« elegant » [elegant] / « Diplom » [diplom] / « monoton » [monoton] / « möblieren » [mVbli:YBn] / « Musik » [musik] / « amüsieren » [amysi:YBn]).

 

®    Le [ə] caduc peut correspondre à la terminaison verbale de la première personne et de la troisième personne du singulier au présent. Il est moins arrondi qu’en français et est officiellement prononcé. Mais on constate depuis quelques années, dans la prononciation populaire une omission du [ə] à la fin des verbes à la première personne du singulier de l’indicatif présent lorsque celui-ci est suivi d’un mot à voyelle initiale (ich hab’ es gemacht [iç’hab’εsgemaxt] au lieu de ich habe es gemacht [iç’habəεsgemaxt]).

 

®    Les nasales n’existent pas en allemand. Lorsqu’on les trouve, c’est dans des emprunts à la langue française (par exemple : Bonbon, Chance, Bassin), mais la prononciation populaire a tendance à les dénasaliser (on a donc souvent : [bonbon] / [GansBn] / [basDn]).

 

®    Enfin, depuis le Xème siècle, l’allemand comporte 3 diphtongues : [ai] (qui ressemble à –ail– dans « bétail »), [au] (qui ressemble à –ao– dans « aorte » et [Cy] (qui ressemble à –euil– dans « seuil »).

 

2.3.2. Les consonnes et semi-consonnes

®    Les consonnes [Y] et [Q] ainsi que les semi-consonnes [w] et [P] n’existent pas dans la langue allemande. La consonne [F] existe grâce au système d’emprunts de l’allemand au français, mais la prononciation populaire est [G] (comme on peut également le constater chez les personnes âgées de plus de 40 ans du Nord de la France, ayant parlé ou parlant encore le flamand ou le chti).

 

2.3.3. Autres

®    L’accent tonique est placé généralement sur la première syllabe en allemand, alors qu’en français, il est sur la dernière.

 

®    L’allemand a également un accent de mot contrairement au français qui lui, a un accent de groupe

 

®    Les germanophones ont des difficultés à faire la liaison française à cause du coup de glotte [Kehlkopfverschlusslaut ou Knacklaut en allemand). Celui-ci est un son occlusif de la glotte qui n’apparaît pas dans la graphie. Il marque une séparation nette entre les mots.

 

De cette analyse, on peut donc déduire un certain nombre de fautes phonétiques possibles, à savoir :

 

- pour les voyelles :

ð     Les nasales [S] / [T] / [R]

ð     Le [B] muet

- pour les consonnes :

ð     [F] / [Y] et [Q] ainsi que les semi-consonnes [w] et [P]

- pour les autres difficultés de prononciation :

ð     les liaisons et enchaînements

ð     les accents prosodiques du français


3. Identification des problèmes.

 

3.1. Conditions d’enregistrements

      Afin de vérifier les hypothèses faites précédemment, je me baserai sur un corpus d’enregistrements de productions spontanées et de lecture de texte inconnu[5]. Pour réaliser cette étude, j’ai demandé l’aide de six apprenants de F.L.E. volontaires, trois filles : Vanessa, Nadine et Mareike, et trois garçons :Sven, René et Daniel. Ils ont entre 14 et 15 ans et apprennent le français depuis trois ans. Ils suivent les cours de français ensemble à raison de quatre heures de cours par semaine obligatoire. Je tiens à préciser également qu’ils ont eu le même professeur de français depuis le début de leur apprentissage et qu’ils ne sont jamais allés en France ou dans un pays francophone. Leur premier contact direct, c’est-à-dire à l’oral, avec un francophone s’est fait cette année avec moi[6].

 

      Les enregistrements se sont faits pendant les grandes pauses, dans la bibliothèque de l’école. Les élèves savaient tout à fait pourquoi ils faisaient ces enregistrements, à savoir pour me permettre de faire cette étude et non pour obtenir une note quelconque.

 

      Je vous propose maintenant de voir les fautes phonétiques faites par ces apprenants.


3.2. Les voyelles : le [B] et les nasales.

 

3.2.1. Le [B] muet

      Le problème du [B] pour un germanophone, c’est qu’il est souvent prononcé [e]. Mais cette erreur de prononciation n’apparaît que lors de la lecture et non pas en production spontanée, à cause de l’influence de la langue maternelle (dans laquelle un -e écrit se prononce [B] dans 99% des cas). Dans le corpus on relèvera pour exemple :

/sesamedi/GaYlCtesecopRpYDnletrR/

/YegaYdepuYlaviziteTpVpYRdrBRbato/

/YDstekul*GarlCt/

 

      Voici une répartition des erreurs commises sur « e » écrit qui devrait correspondre à un [B] ou à aucun son et qui est prononcé [e] :

 

 

Situation du [B] dans le mot

 

Nombre d’erreurs relevées

 

Répartition en % des erreurs approximatif

[B] entre deux consonnes

([samBdi] ; [YBgaYde] ; [poYtBfZj]…)

 

20

55%

terminaisons verbales

(prennent, regarde,…)

 

8

22%

dans les petits mots

([dB] ; [lB]…)

 

6

16%

dans les mots non reconnus ou inconnus de l’élève

 

2

5%

 


3.2.2. Les nasales [S] / [R / [T]

      Les nasales étant absentes à l’origine de la langue allemande, les germanophones ont tendance à effectuer une dénasalisation de la voyelle et à prononcer le « n » ou le « m ».

lafotodB*zebastjan

mD*amelie*Yemikontiny

ilzarivopark*asteriks’eYegardlBplan

 

      Pourtant, après trois années d’études du français, on constate que cette erreur de prononciation est en voie de disparition, tout du moins pour les nasales [R] et [T] alors que la nasale [S] pose plus de difficultés, et sera même assimilée à la nasale [R] comme dans le mot « sandwich » qui est prononcé plusieurs fois [sRdPiG].

 

3.3. Les consonnes : [F] / [Y] / [s] / [v].

 

      3.3.1. La constrictive prédorsale-prépalatale voisée [F]

      Il existe deux erreurs de prononciation du son [F] par les germanophones : lorsqu’il est à l’initial du mot, il est souvent affriqué et devient [dF], lorsqu’il est suivi d’un [B] élidé ou muet, il est souvent prononcé [G]. Le premier cas apparaît surtout au début de l’apprentissage (pendant les deux premières années) d’une part du fait de l’inexistence du son dans la langue 1 et d’autre part, par l’influence de l’anglais que les élèves commencent à apprendre trois ans avant le français. Ce cas n’est pas observable dans le corpus. Par contre, le deuxième cas est très représenté dans le corpus : le mot « village » sera prononcé correctement à peine 6 fois sur 18, ce qui correspond à un tiers des occurrences.

 

     

      3.3.2. La fricative dorso-vélaire ou dorso-uvulaire [Y].

      Une des grandes difficultés pour le germanophone. On constate en effet que le [Y] est prononcé de manière beaucoup moins marquée, influence certaine de la langue maternelle. Le risque majeur de cette prononciation est d’avoir un [r] si peu marqué, qu’à la fin il devient inaudible, comme on le remarque plusieurs fois dans le corpus sur le mot « pardon » prononcé [padT].

 

      3.3.3. La fricative alvéolaire [s].

      Voici maintenant les phonèmes, qui n’auraient pas dû poser de problème, notamment parce qu’ils existent dans la langue maternelle. Tout d’abord la fricative alvéolaire [s], qui pose problème aussi bien à la lecture qu’en production spontanée. On constate qu’il y a deux sortes de prononciation : la première est due à l’influence de la langue maternelle (dans laquelle la lettre « s » est majoritairement prononcé [z]) et est représentée dans le corpus par le prénom « Sébastien » qui en allemand se prononce [*zebastjan] ; la deuxième se produit sur le « s » apostrophe qui au lieu d’être prononcé [s] est prononcé [z], comme dans le premier cas. Cette deuxième erreur est sans doute liée à la prononciation en liaison du « s » du pluriel des pronoms personnels sujets « ils » et « elles » où le « s » est prononcé [z]. Cette liaison s’apprend dès la première année alors que l’élève apprend à faire la différence entre « ils sont » ([ilsT]) et « ils ont » ([ilzT]). Il s’agit donc dans ce cas d’un phénomène de généralisation abusive.

/magrSsZYzapDl*FuljaemapVtisZYzapDl*lena/

/BmTfYDYilzapDl*tobias/


      3.3.4. La fricative labiodentale [v].

      La fricative labiodentale [v] n’était pas non plus sensée poser de problème, étant donné qu’elle est connue des germanophones. Pourtant, on constate une tendance forte à un dévoisement du phonème qui se traduit par la prononciation [f]. Cette prononciation est déjà présente en France, dans les départements du Nord, de l’Alsace et de la Lorraine et en Belgique. Et comme dans ces régions francophones, cette erreur de prononciation se produit lorsque le [v] précède un [B] muet en position finale dans le mot.

/ilzarifopark*asteriks/

/sBnepagraf/

 

3.4. Problème prosodique : les liaisons.

 

      Enfin, dans les fautes prosodiques, on retiendra les difficultés de prononciation concernant les liaisons. Comme nous l’avions supposé, le coup de glotte empêche la plupart du temps la liaison mais dans un cas bien particulier : lorsqu’elle doit être faite avec un mot commençant par « h ». En effet, dans tous les cas relevés, la prononciation d’un « h » aspiré, particulier à l’allemand, a empêché la liaison.

/adis’hZr’ilzarifopark*asteriks/

 

      On remarque un deuxième cas d’omission de la liaison, cette fois-ci concernant la liaison entre le –s des pronoms personnels sujet et du verbe à initiale vocalique.

/adis’hZr’ilarifopark*asteriks/

     




[1] Article de Stephen Bunard « Français-Allemands : que reste-t-il de nos désamours ? » sur le site Internet http://www.europeplusnet.info/article256.html

[2] Equivalent du collège, proposant également des cours techniques (cuisine, mécanique, couture…)

[3] Equivalent du collège français

[4] Equivalent du lycée avec passage de l’Abitur (baccalauréat allemand au bout de trois ans.

[5] Corpus transcrit en A.P.I. en annexe

[6] J’étais assistante de français dans leur établissement scolaire.

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